Fernand Khnopff

Le Maître du Symbole à Bruxelles

Figure de proue du symbolisme européen, Fernand Khnopff (1858-1921) était peintre, pastelliste, sculpteur, poète et photographe. Suivons ce démiurge dans un Bruxelles qui vers 1900 brillait de tous ses fastes et qu’il a incontestablement marqué de sa personnalité mystérieuse.

Dans les années septante, pour quelques milliers de francs belges, le collectionneur trouvait encore aisément sur le marché de l’art des dessins de Fernand Khnopff (1858-1921). Le peintre connaissait en effet un long purgatoire, comme la plupart des artistes de la Belle Epoque. La destruction de la Maison du Peuple de Horta en constitue l’exemple le plus frappant. Europalia Autriche (1987) l’a remis en selle pour longtemps. La rétrospective des Musées royaux des Beaux-Arts, qui lui fut consacrée en 2004, présentait des œuvres inédites du Maître symboliste.
Fernand Khnopff passe sa prime enfance à Bruges, qui selon ses propres termes est alors une réelle ville morte. Son père vient d’y être nommé substitut du procureur du Roi. L’Hôtel ter Reien, Langestraat 1 (plaque commémorative apposée en 2008), qui offre une vue imprenable sur le célèbre Quai Vert (Groenerei), occupe de nos jours la maison d’enfance du peintre. Marguerite, la sœur admirée, le modèle favori, est née dans la Venise du Nord. Au faîte de sa gloire, Fernand Khnopff reviendra à Bruges à une ou deux reprises, calé au fond d’un fiacre et portant des lunettes noires pour ne pas subir les changements apportés à la cité de son Graal (le Quai Vert et la maison d’enfance de Khnopff à l’arrière-plan). Pris d’une même obsession, il refusera toujours de voir les Memling de l’Hôpital Saint-Jean dont l’influence sur son œuvre est pourtant sensible. Autre lien avec la ville flamande : il exécute le frontispice de Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach, son frère astral.
A nouveau promu, Edmond Khnopff installe sa famille dans un bel hôtel particulier de la rue Belliard, à proximité de la gare Léopold, quartier où réside une importante colonie britannique. Ceci expliquerait l’engouement du jeune artiste pour les préraphaélites anglais alors que ses compagnons ne rêvent que de Paris ! Après avoir abandonné des études de Droit décidées par son père, il ouvre son premier atelier rue du Luxembourg. Le gotha bruxellois en fait très vite son portraitiste favori. Ce qui suscite la jalousie d’un Rops vieillissant (l’on confond parfois Félicien Rops et Fernand Khnopff, alors que tout les oppose). Avec sa plume au vitriol, Félicien fulmine : L’exposition de la Rose+Croix du Sar Péladan s’ouvre aujourd’hui. Ah ! le joli fumiste ! Knoph, je ne sais jamais écrire ce nom, méritait comme plagiaire de faire partie de la Rose+Croix ! Comme son frère qui chipait Verlaine et les vers de tout le monde le Knoopht (ah ce nom !) chipe partout, photographie, croquis anglais, tout y passe !! Ce qui est bête, car il ne manque pas de talent ! Mais c’est un besoin, une seconde nature de ces deux animaux là !
En 1888, le peintre suit ses parents à Saint-Gilles, rue Saint-Bernard 1. Ce clergyman en train de devenir dandy aménage un atelier discret parsemé de cercles, de masques et de voiles au premier étage de l’imposante demeure néo-renaissance.
Si Fernand Khnopff est peu expansif, combien ne doit-il pas dans le seul à seul de l’étude, discuter avec lui-même : Pénétrer chez lui, c’est le diable fait-il dire à Emile Verhaeren.
C’est là qu’il concocte le meilleur de son œuvre et qu’il connaît la gloire internationale : expositions à Londres, Paris (salons Rose+Croix), Vienne et Berlin.
Par un fait curieux, Gottfried Benn (1886-1956), le meilleur poète expressionniste allemand, vivra durant la Grande Guerre des moments de création intense au même premier étage de la rue Saint-Bernard. En garnison chez nous, le médecin militaire soigne les prostituées belges qui contaminent patriotiquement les Prussiens en goguette. Extraordinaire jeu de miroirs à quinze ans de distance entre le peintre anglophile éthéré et ce poète nihiliste amateur de filles légères et de cocaïne. Gottfried Benn est le personnage central des Eblouissements de Pierre Mertens. Après la seconde guerre mondiale, l’Atelier de Fernand Khnopff à l’angle de la rue Saint-Bernard et de la chaussée de Charleroi accueille un magasin de sanitaires. Plus tard, suprême dérive, ce lieu de mémoire n’est plus qu’une station service. Sauvé de la destruction, c’est devenu un lounge bar aux décors surprenants (inscription commémorative en façade).
En 1900, le peintre préfère Edouard Pelseneer à Paul Hankar qui était son ami personnel, mais aussi à Victor Horta qui lui avait été suggéré, pour ériger un temple (article d’Hélène Laillet traduit en français) dédié à son Oeuvre, face au Bois de la Cambre. Il conçoit lui-même les plans de son nouvel atelier qui suscitera l’admiration de l’Europe entière. La mort de son père et le déménagement à Ixelles, qui le prive de la présence quotidienne de sa mère, l’ont-ils poussé à exécuter une série de vues de Bruges, déclinant des illustrations de Bruges-la-Morte ? Elles résonnent comme la profonde nostalgie d’une enfance idéalisée. Parallèlement, ce solitaire endurci s’affranchit d’un lien fusionnel avec sa famille en renonçant à une sexualité diffuse (on ne lui connaissait aucune liaison jusque-là). Dans les coulisses de la Monnaie, qui lui a commandé les costumes et les décors de plusieurs opéras, cet homme raffiné, marqué par l’humour anglais, séduit les jeunes cantatrices. Conséquence ? La veine artistique de la femme onirique, androgyne et lointaine, se tarit. Comme si les passades de la Monnaie lui avaient enfin ouvert les yeux sur d’autres mystères féminins que ceux dont il s’était fait le grand prêtre. Désormais, ses modèles sont plus charnels, à portée de la main. Elles décochent des œillades, elles grillent des cigarettes, elles sont polissonnes, voire complètement dénudées…
A 51 ans, l’homme n’est pas au bout de ses paradoxes : il se marie à la maison communale d’Ixelles avec une jeune veuve qui a deux enfants. Le couple se domicilie au Boulevard Général Jacques, à une centaine de mètres de l’atelier de l’avenue des Courses (angle de l’avenue Jeanne), mais le peintre en interdit formellement l’accès à son épouse ! Je crée mon monde personnel et je me promène dedans tel est son credo. La séparation est prononcée trois ans plus tard… En réalité, le Maître privilégie le culte de sa sœur qui a quitté Bruxelles depuis longtemps. Ce « Fernand Faust », privé de sa Marguerite mais sauvé de l’oubli pour n’avoir cessé de tendre vers l’idéal, conservera jusqu’à sa mort le magnifique portrait en pied qui la représente corsetée dans une robe quasi nuptiale et gantée de blanc pour éviter toute souillure avec le monde de la matière.
Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer le chantre du silence confronté aux 13 millions de visiteurs de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1910 dont l’entrée principale donne sur l’avenue Jeanne… en face de son atelier. A-t-il esquissé un sourire en contemplant le site ravagé par un incendie quelques mois après l’inauguration solennelle ?
Pendant la Grande Guerre, l’artiste signe courageusement des pétitions contre certaines décisions allemandes. Dans le même temps, le symboliste suit l’enseignement de Swedenborg à l’Eglise de la Nouvelle Jérusalem, rue Gachard 33. On y accorde une large place au mystère : un monde invisible d’intersignes et de correspondances, d’anges gardiens et de démons, influence sans cesse le monde visible. La vie de l’homme, dès lors, ne se borne pas à la sphère terrestre. A la connaissance scientifique, s’oppose une connaissance intuitive fondée sur l’illumination individuelle. Mais la plupart des visages féminins de Fernand Khnopff ne sont-ils pas des miroitements de l’autre monde ?
Peu avant sa mort, il donne cours à Marcel-Louis Baugniet, précurseur de l’abstraction et futur compagnon de la chorégraphe Akarova qui occupera un temps la maison de l’avenue des Courses, dans les années 20. A l’atelier libre du Labor, situé rue Veydt (l’actuel restaurant Amadeus), il conseille au jeune artiste d’approfondir la construction géométrique. Un Khnopff, qui aurait été ouvert au constructivisme et au cubisme, voilà qui sort des sentiers battus !
Au bout du compte, il n’essuiera qu’un échec dans sa carrière artistique : lui qui se croyait doué pour la peinture monumentale n’emporte pas la commande du Palais Stoclet de l’avenue de Tervuren. Il doit se contenter d’une fascinante Recluse destinée au Salon de Musique. Plus tard, la décoration de la Salle des Mariages de Saint-Gilles l’inspire à peine. L’Administration lui versera à titre posthume des honoraires qu’il n’avait pas daigné réclamer.
Le 12 novembre 1921, Khnopff décède dans une clinique privée de la rue Marie-Thérèse (n° 98). Les obsèques se déroulent à l’église de la place Saint-Josse en présence de Jules Destrée, d’Emile Vandervelde et de l’Ambassadeur de France. Dans la nef, des visages ailés, qui font penser à L’Aile bleue ou à l’Hypnos omniprésent dans son œuvre, forment avec l’inscription latens deitas (divinité cachée ou souffle créateur) un curieux rébus. Serait-ce l’ultime clin d’œil bruxellois de Fernand ?
L’artiste est inhumé dans le caveau familial du cimetière de Laeken (division 28). Seul le nom de son grand-père magistrat figure sur la dalle funéraire. Son maître des débuts, Xavier Mellery, qui est mort la même année, repose à quelques parcelles de lui. Moins de quarante ans après son édification, le splendide atelier du Bois de la Cambre est détruit pour une sombre affaire de succession qui oppose les neveux du peintre. Jacques Saintenoy, le fils de l’architecte de l’Old England, se charge de la triste besogne. Grandeur et décadence !
Fernand Khnopff a exercé une influence déterminante sur Gustav Klimt – celui-ci crée ses femmes mosaïques après les succès du Bruxellois à la Sécession viennoise – et sur… Magritte dont il préfigure l’univers décalé. L’homme au chapeau melon se ruait au Musée des Beaux-Arts pour admirer Une ville abandonnée qui voit Bruges, en bord de mer, dépossédée de la statue de Memling. On a découvert voici peu que l’artiste, évidemment peu loquace sur le sujet, s’adonnait avec talent à la photographie, celle-ci participant pleinement à l’alchimie de son Œuvre. Mais ce n’est sans doute pas le dernier secret transmis par le Maître du Symbole…

Joël Goffin

Portrait de Fernand Khnopff – env. 1885-1886
Deux portraits de Fernand Khnopff (source : MRBA) – env. 1900 et 1920

Ecrits

Les écrits de Khnopff sur l’Art et les Artistes
édition de Jeffery Howe (articles en anglais ou en français)

Documents à caractère biographique

Biographie chronologique de Khnopff
Biographie chronologique et commentée
Fernand Khnopff sur Wikipedia (notice en grande partie rédigée par Joël Goffin)
Vue depuis la maison d’enfance de Khnopff (Langestraat 1) – env. 1865
Acte de mariage de Marguerite Khnopff en 1892
Critiques artistiques de Rodenbach sur Fernand Khnopff
Place Memling à Bruges : Rodenbach, Popp et Khnopff
La rousse Elsie Maquet, modèle de Khnopff après le départ de sa soeur en 1892
Article nécrologique dans le Pourquoi Pas ?
Article nécrologique dans l’Etoile belge
Maison privée de Fernand Khnopff au Boulevard Général Jacques ?
Tombe du peintre Fernand Khnopff au cimetière de Laeken
Akarova et Marcel-Louis Baugniet autour de Fernand Khnopff
Marguerite Khnopff, la sœur du peintre, est morte à l’Elysette
(Présidence de la wallonie) – source : Fernand Khnopff à Fosset, Emile Pirard, 2012 – L’Elysette
Khnopff et le questionnaire à la Proust (1891)
Album de son modèle et amie Lily Maquet ou un peintre à l’opposé de son mythe…

Témoignages

Commentaires (rarissimes) de Rodenbach sur Fernand Khnopff
Fernand Khnopff par Emile Verhaeren (1887)
Emma de Beauffort, élève de Fernand Khnopff (p. 2 à 5)
Fernand Khnopff vu par Paul Errera
Paul Errera : En souvenir de Fernand Khnopff – 1921
Notice de Jean Delville à l’Académie – Bulletin de l’Académie, 1925
Fernand Khnopff par Gisèle Ollinger (source inconnue)
Fernand Khnopff par Pol Dumont-Wilden – Librairie nationale d’Art et d’Histoire, 1907

Atelier rue Saint-Bernard, 1 à Saint-Gilles

Sauvetage par Joël Goffin et ses amis de l’Atelier saint-gillois de Khnopff
Le dossier complet de la réhabilitation à la rubrique « A propos de Joël Goffin »
Charles Van Lerberghe décrit l’Atelier de Khnopff, rue Saint Bernard 1 à Saint-Gilles

Gottfried Benn et la rue Saint-Bernard à Saint-Gilles

Gottfried Benn à Saint-Gilles, rue Saint-Bernard
Le poète expressionniste Gottfried Benn dans l’ancienne maison de Khnopff (rue Saint Bernard 1 à Saint-Gilles)
Choix de poèmes de Gottfried Benn

Le poète expressionniste allemand a vécu dans l’ancien atelier de Fernand Khnopff
à Saint-Gilles durant la Grande Guerre comme médecin militaire

Atelier avenue des Courses à Saint-Gilles (détruit)

Description par la critique d’art Marie Biermé – 1907
L’Echo de Paris (6 décembre 1903) raille l’atelier de Khnopff (dernière colonne)
Description minutieuse par Hélène Laillet – traduit de l’anglais par Joël Goffin (2012)
L’Atelier de Khnopff dans le « Pourquoi pas ? » –  1910
Dernière photo (1935) de l’Atelier de Fernand Khnopff avant sa destruction
Etude sur l’Atelier de Fernand Khnopff par Clément Dessy

Fernand Khnopff blessé aux yeux lors de l’incendie
de l’Exposition universelle de 1910
(site actuel de l’ULB)

Fernand Khnopff remercie son correspondant, un client, qui lui laisse le temps nécessaire pour l’achèvement des oeuvres commandées.

« Monsieur,

Merci pour votre envoi, pour le temps que vous me laissez encore, destiné à l’achèvement d’oeuvres qui sont vous déjà, et surtout, pour votre fidèle et bon souvenir.

Votre ami vous dira que j’ai été grandement malade et que pendant plus de quatre mois, j’ai été réduit à l’inaction, ayant eu la vue fort endommagée à la suite du désastreux incendie de l’Exposition [ndlr : Le 14 août 1910, un terrible incendie détruit le hall belge, la section anglaise et une partie de la section française de l’Exposition universelle de Bruxelles ; l’atelier-maison de Fernand Khnopff jouxtait l’exposition].
Depuis quelques jours, je puis me remettre au travail, et j’en use.
J’espère vous revoir bientôt après votre retour d’Egypte et laisser passer en votre compagnie quelques heures de charmant souvenir. »

Votre Fernand Khnopff
avenue des Courses, 41.
nov[embre] 1910.

Collection particulière : Joël Goffin
Libre de citation à condition d’indiquer la source

L’Oeuvre

Fernand Khnopff sur YouTube
L’Oeuvre de Fernand Khnopff sur un site martiniste
L’univers de Khnopff et Rodenbach ? La mystique allemande
Khnopff et l’Eglise de la Nouvelle Jérusalem (Swedenborg)
L’Eglise de la Nouvelle Jérusalem décrite par Gailliard, ami de Ghelderode
Compte rendu d’une conférence de Khnopff sur les préraphaélites (1892)
Un article de Khnopff sur Edward Burne-Jones
Rétrospective 2004 aux Musées Royaux des Beaux-Arts – La Libre, 5 janvier 2004
Rétrospective 2004 – L’Evénement, 2004
Gustave Hermans, inspirateur de Fernand Khnopff
La Sleeping Medusa de Khnopff déchiffrée ?
Une oeuvre de Khnopff, A Beguiling, élucidée grâce à un poème de Rodenbach ?